Chez moi c’est… là-bas !

Vivre à New York est un privilège, je le reconnais. Mais, je ne cesse de me demander si j’ai fait le bon choix en quittant Haïti.
La carte d'Haiti (Google Maps).

La carte d’Haiti (Google Maps).

 

Le drapeau Haitien (Crédit photo: L'autre Haiti).

Le drapeau haitien (Crédit photo: L’autre Haiti).

Cher ami,

J’ai appris que tu as reçu ton visa américain. Je suis si content pour toi. Ceci est une marque de réussite dans notre pays, car toute la population n’a pas cette chance. J’ai hâte que tu visites ce beau pays, et j’ai hâte de te revoir. Comme tu le sais, ça fait seulement un an que je vis ici, mais ça m’a semblé très long. New York est la ville de rêve de plein de gens. La terre des opportunités et des accessibilités, dit-on. Je ne devrais pas me plaindre. C’est pour répondre à ta question que je dis ça. Tu m’avais demandé si je pensais que tu pourrais trouver des opportunités et y rester définitivement. Ne le prends pas mal, mais j’aimerais te dire de ne pas t’emballer. Les choses ne sont pas toujours ce que de loin elles semblent être. Tu vérifieras par toi-même.

Ce que je m’apprête à te confier, je ne l’aurais sûrement pas fait si je ne savais pas que tu allais venir. Tu n’aurais pas compris de toute façon. Vivre dans l’une des plus grandes villes du monde est un privilège, je le reconnais. Cependant, je ne cesse de me demander si j’ai fait le bon choix, si je pourrai tenir jusqu’au bout…

Tu sais, je suis si proche de mon but, mais si loin de ma famille, mes amis, mon mode de vie, mes récents projets… Ma venue ici a été une décision soudaine. Alors je suis parti laissant derrière moi des tas de projets inachevés. Et puis, se réadapter est parfois traumatisant.

C’est toujours cette même nostalgie qui m’envahit depuis un an à chaque fois que je me retrouve avec moi-même. Je vis ici, mais mon cœur est resté là-bas. J’ai soif de rentrer chez moi. Dans ce pays où j’ai vécu les 24 premières années de ma vie. Le pays des calamités. Cet enfer que tous ses fils veulent quitter. Et l’attente me semble trop longue.

J’avoue, j’ai souvent rêvé de quitter cette terre comme tous les jeunes de mon âge. Les moins fortunés notamment, dont le plus grand rêve est de vivre n’importe où, sauf dans leur propre pays. Ils disent que le pays ne leur offre rien… Mais, dis-moi, lorsque tous les jeunes courageux, déterminé et talentueux auront quitté le pays, que deviendra Haïti ? Tu ne peux pas le savoir.

Je crois bien que ce désir d’aller vivre ailleurs est né du fait qu’il n’est malheureusement pas donné à tous les Haïtiens la liberté de voyager. Il nous faut un visa pour aller partout et ce visa n’est donné qu’au plus chanceux. Alors on se dit qu’ailleurs il y a sûrement quelque chose de précieux. Et on veut à tout prix y aller.

Beaucoup me disent qu’ils donneraient n’importe quoi pour être à ma place. Quand j’ai dit à Patrick que je vivais actuellement aux États-Unis, il s’est exclamé : « Félicitations, j’ai toujours su que tu réussirais ! » Comme si vivre aux États-Unis était synonyme de réussir. Bien sûr, en ce qui me concerne, il m’a fallu gravir une bonne partie de l’échelle pour me retrouver là. Mais, dans un contexte général, tous ces sans-papiers qui arrivent de partout pour vivre mieux ici n’ont réussi qu’à se fourrer dans beaucoup de problèmes. Je te l’assure. C’est pourquoi cher ami, quoique tu fasses, ne deviens pas un sans-papier.

Ah, les sans-papiers ! Laisse-moi brièvement t’en parler. La devise de ces gens c’est « plutôt souffrir dans un grand pays que de souffrir dans un pays pauvre ». Au moins ils ont accès à la santé, la nourriture, l’eau potable… Ils ont parfois un travail misérable avec un salaire minimum, ce qu’il n’aurait même pas eu dans leur propre pays. Alors comment peut-on leur demander de rentrer ? Comment peut-on blâmer ces gens qui ont été contraints de quitter leur pays en quête d’un peu de repos, d’un peu de répit, d’une vie meilleure…

Après avoir travaillé si durement pour construire ce « grand pays », souvent, ils n’osent même pas rentrer pour visiter, par peur de l’insécurité. Cette terrible croyance qui veut « diaspora » rime avec richesse et qui fait des émigrés les cibles de malfrats. Et puis des années passent, ils deviennent des étrangers pour leur propre pays…

Je ne veux absolument pas que cela m’arrive ! Mais, comment l’en empêcher ? Je voudrais retourner chez moi, un jour, bientôt, je ne sais quand. Car rien d’autre ne peut chasser ce sentiment qui me fait venir des larmes à chaque fois que je pense à là-bas.

On dit que l’homme éclairé n’a pas de patrie. En effet, j’adore voyager et découvrir d’autres bouts de terre, d’autres cultures… C’est possible aussi que des raisons indéfinies me pousser à vivre définitivement en dehors d’Haïti. Cependant, peu importe où je suis, chez moi, c’est, et restera toujours, là-bas !

A bientôt cher ami.

Texte écrit le 9 août 2014 pour participation au concours Mondoblog 2014 dont le thème a été : « Chez moi c’est… ».
Revu et modifié.

Plume féconde

Publié par Plume féconde

Je suis un aventurier, accro à la lecture, à l’écriture et au Web. Je suis Haïtien, mais depuis 2013 je réside à New York où je travaille comme traducteur et Interprete, tout en poursuivant des études en sciences juridiques et linguistique.

2 commentaires

[…] à voir le monde sous un autre angle. Sinon, je m’asphyxie. L’Amérique étant devenu un chez moi beaucoup plus grand, il est temps pour moi d’aller respirer l’air frais d’un continent […]

Un texte plein de tendresse, de nostalgie! Que de libanais se reconnaîtront dans tes lignes!!! En effet, ton texte me fait penser à deux de mes récits que je t’invite à lire

http://rimamoubayed.mondoblog.org/il-est-parti-je-reviens/

http://rimamoubayed.mondoblog.org/120-minutes/

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